Jalousie : comprendre ce qu’elle dit de nous et de nos relations

On la cache assez facilement. On peut avoir honte de la ressentir, se trouver mesquin, possessif ou ridicule. Et pourtant, la jalousie est une émotion extrêmement commune.

Elle apparaît dans les couples, bien sûr, mais aussi dans certaines amitiés ou relations familiales. Elle surgit lorsqu’une place qui comptait pour nous semble menacée, que quelqu’un d’autre reçoit l’attention, la proximité, le désir ou la reconnaissance que nous pensions avoir ou que nous aurions aimé recevoir.

Parfois, cette menace est réelle. Il y a eu un mensonge, une trahison, une ambiguïté ou une modification tangible de la relation.

À d’autres moments, elle se construit beaucoup plus à l’intérieur de nous : un message auquel l’autre répond moins vite, une personne que l’on trouve plus attirante que soi, une soirée à laquelle nous ne sommes pas conviés, quelques likes sur Instagram, et là notre imagination prend le relais.

C’est ce qui rend la jalousie intéressante en thérapie. Avant de chercher à la faire disparaître, il est souvent utile de comprendre ce qu’elle vient menacer précisément.

La peur de perdre l’autre ? Notre sentiment d’être désirable ? Notre place ? Notre confiance ? Ou quelque chose que nous aimerions nous-mêmes posséder, vivre ou devenir ?

Jalousie ou envie : nous ne parlons pas tout à fait de la même chose

Dans le langage quotidien, nous disons volontiers, Je suis jalouse de sa réussite ou je suis jaloux de ses vacances.

Il s’agit pourtant plutôt d’envie. L’envie apparaît face à quelqu’un qui possède quelque chose que nous désirons, par exemple, une réussite, un corps, une liberté, une relation, une reconnaissance.

La jalousie suppose davantage un triangle entre moi, une personne ou une relation qui compte pour moi, et quelqu’un qui semble menacer ma place dans ce lien.

La distinction peut sembler un peu scolaire, mais elle change les questions que l’on va se poser. Si j’envie quelqu’un, je peux me demander ce que sa vie réveille de mes propres désirs ?

Si je suis jaloux dans une relation, je peux me demander ce que j’ai peur de perdre ? Et parfois, bien sûr, les deux se mélangent.

René Girard : quand le désir de l’autre modifie le nôtre

C’est là que René Girard devient particulièrement intéressant.

Dans sa théorie du désir mimétique, il propose que nos désirs ne naissent pas toujours de manière totalement autonome. Nous pouvons apprendre à désirer un objet, une position ou une personne parce qu’un autre les désire ou leur accorde de la valeur. Le modèle peut alors devenir un rival lorsque nous convoitions le même objet.

C’est assez facile à observer dans la vie quotidienne. Deux enfants peuvent soudain vouloir exactement le même jouet alors que l’un d’eux ne s’y intéressait absolument pas cinq minutes auparavant. Chez les adultes, le mécanisme est évidemment plus subtil.

Il suffit parfois que quelque chose soit convoité pour qu’il nous paraisse brusquement plus désirable. Les réseaux sociaux amplifient considérablement ce phénomène. Nous sommes exposés toute la journée à ce que les autres semblent aimer, acheter, vivre, réussir ou désirer.

L’envie qui apparaît devant la vie d’une connaissance n’est donc pas nécessairement superficielle. Elle peut révéler quelque chose que nous avions laissé de côté, comme une envie de voyage, de liberté, de reconnaissance, de changement professionnel ou simplement une manière de vivre que nous n’osions pas envisager pour nous-mêmes.

Mais il faut rester prudent car toute jalousie n’est pas un désir caché que l’autre aurait simplement révélé.

Parfois, nous ne voulons absolument pas ce que possède l’autre. Nous avons simplement peur de perdre quelque chose auquel nous tenons.

Spinoza : comprendre une émotion plutôt que se condamner de la ressentir

J’aime aussi ce que Spinoza permet de déplacer dans cette réflexion. Chez lui, les affects ne sont pas des défauts moraux qu’il faudrait condamner. Ils appartiennent à la nature humaine et peuvent être compris à partir de leurs causes. Il distingue notamment les affects associés à une augmentation de notre puissance d’agir et ceux qui s’accompagnent d’une diminution de cette puissance.

C’est probablement plus intéressant que de dire simplement que la jalousie est une passion triste.

Lorsqu’on est absorbé par ce que fait l’autre, par celui ou celle qu’il regarde, par ce qu’il possède ou par ce que l’on pourrait perdre, une part considérable de notre énergie psychique devient dépendante de quelque chose que l’on ne maîtrise pas.

On surveille, interprète, anticipe, et surtout, on peut commencer à perdre de vue une question beaucoup plus personnelle, à savoir ce qui est réellement fragilisé chez nous dans cette situation ?

Est-ce ma confiance dans la relation ? Mon estime de moi ? Une blessure de rejet ou d’abandon ? Ou la relation elle-même, qui ne me donne objectivement plus les conditions dont j’ai besoin pour me sentir en sécurité ?

Cette dernière possibilité compte, car tout ramener à une blessure intérieure peut parfois conduire à demander à quelqu’un de travailler sur sa jalousie alors qu’il vit tout simplement avec un partenaire qui ment ou entretient continuellement l’ambiguïté.

Comprendre et Transformer la Jalousie en connaissance de soi photo

Proust : quand l’imagination devient plus douloureuse que ce que nous savons

Difficile de parler de jalousie sans penser à Proust. Dans La Prisonnière et Albertine disparue, la jalousie devient presque un système mental autonome. Ce qui torture le narrateur n’est pas seulement ce qu’Albertine fait réellement, mais tout ce qu’elle pourrait faire lorsqu’elle échappe à son regard.

Et c’est probablement l’une des descriptions les plus justes de certaines jalousies amoureuses où l’incertitude laisse un espace immense à l’imagination. Une information manquante est remplie par une hypothèse, puis l’hypothèse devient plausible, et enfin, elle devient presque une évidence émotionnelle.

Proust écrit d’ailleurs : « On n’aime que ce qu’on ne possède pas tout entier. »

Il ne s’agit pas d’en faire une loi psychologique, mais la formule saisit quelque chose de cette impossibilité fondamentale de posséder complètement la vie intérieure de quelqu’un d’autre.

Même dans la relation la plus intime, l’autre conserve des pensées, des souvenirs, des désirs, des relations et une part d’existence qui ne nous appartient pas. Pour quelqu’un dont la sécurité affective dépend fortement de la certitude de ne jamais perdre l’autre, cette réalité peut être difficile à tolérer.

Quand la jalousie parle surtout de notre sécurité affective

Dans les couples, la jalousie est souvent moins une question de rival que de sécurité. Une personne peut supporter assez tranquillement que son partenaire trouve quelqu’un d’autre séduisant tant qu’elle se sent profondément choisie dans la relation.

Une autre pourra vivre le moindre signe d’intérêt extérieur comme une menace. Ce décalage n’est pas toujours une question de volonté. Notre manière de vivre la proximité et la distance, nos expériences antérieures, les trahisons vécues, notre estime de nous-mêmes ou nos fonctionnements d’attachement peuvent influencer notre sensibilité aux signes de rejet.

C’est notamment ce que l’on retrouve dans certaines formes d’attachement anxieux où l’incertitude relationnelle devient particulièrement difficile à supporter et provoque un besoin important de réassurance. Le problème est que la réassurance fonctionne souvent assez peu longtemps.

Le soulagement arrive, mais une nouvelle situation réactive la peur.

Lorsque ce fonctionnement devient récurrent, il peut être utile de regarder ce qui relève réellement de la relation actuelle et ce qui relève de cette difficulté à conserver intérieurement le sentiment d’être aimé lorsqu’aucune preuve immédiate ne vient le confirmer.

Si vous vous reconnaissez dans cette peur de perdre l’autre ou dans un besoin important de réassurance, vous pouvez faire gratuitement le test : Suis-je sujet à la dépendance affective ?

Pour approfondir ce mécanisme, vous pouvez lire : Comprendre la dépendance affective et ses mécanismes.

Cette insécurité peut également être éclairée par notre manière de vivre l’attachement, notamment lorsque la distance, le silence ou l’incertitude activent très rapidement une peur de perdre le lien.
À lire également : Les liens d’attachement, comprendre nos blessures émotionnelles.

Quand la jalousie devient du contrôle

Ressentir de la jalousie n’est pas la même chose que faire subir sa jalousie à quelqu’un.

Cette distinction est essentielle, car nous ne choisissons pas toujours l’émotion qui apparaît. En revanche, nous avons une responsabilité dans ce que nous en faisons.

Vérifier systématiquement le téléphone de l’autre, demander ses mots de passe, surveiller ses horaires, décider de ses fréquentations, lui demander de supprimer certaines personnes ou multiplier les interrogatoires ne constitue pas simplement la preuve que l’on aime énormément.

Le contrôle peut d’ailleurs aggraver exactement ce qu’il tente d’empêcher, car plus une personne se sent surveillée, plus elle peut chercher de l’espace ou commencer à dissimuler certaines choses pour éviter les conflits. Et plus cette distance augmente, plus la personne jalouse croit obtenir la confirmation qu’elle avait raison de se méfier.

La jalousie a alors créé une partie du problème qu’elle cherchait à éviter.

Cela ne signifie pas qu’un couple ne doit pas définir ses propres limites. La fidélité, les relations avec d’anciens partenaires, les réseaux sociaux ou les échanges privés peuvent parfaitement faire l’objet d’accords.

Mais un accord entre deux personnes n’est pas la même chose qu’une règle imposée par la peur de l’une d’elles.

Si ces questions sont devenues une source régulière de conflits dans votre relation, vous pouvez faire le test Ai-je besoin d’une thérapie de couple ?

Réseaux sociaux et comparaison : une jalousie disponible vingt-quatre heures sur vingt-quatre

Autrefois, il fallait parfois un événement concret pour se comparer. Aujourd’hui, nous pouvons le faire depuis notre canapé avant même d’avoir fini notre café.

Nous voyons les voyages des autres, leurs anniversaires, leurs corps, leurs réussites professionnelles, leurs couples, leurs maisons et parfois leur bonheur proclamé en légende. Évidemment, nous savons que nous regardons une sélection.

Mais cette connaissance intellectuelle ne nous empêche pas toujours de ressentir quelque chose, et le problème n’est pas nécessairement la comparaison elle-même. Elle peut même nous renseigner.

Si la même personne ou le même type de contenu déclenche systématiquement chez moi une pointe d’envie, il peut être intéressant de ne pas s’arrêter à de se questionner :

Qu’est-ce qui me touche exactement ? Sa liberté ? Sa reconnaissance ? Son corps ? Le fait qu’elle semble avoir osé quelque chose que je diffère depuis plusieurs années ?

À cet endroit, l’envie peut effectivement devenir une information sur soi, non pas une vérité absolue, mais une piste.

Si vous observez que la comparaison fragilise fortement le regard que vous portez sur vous-même, vous pouvez également faire le test Quel est mon niveau d’estime de soi ?

Et pour approfondir cette question : Réseaux sociaux et sexualité : quels effets sur le désir, le corps et les relations ?

Alors, que faire de sa jalousie ?

Je ne pense pas que l’objectif soit de devenir quelqu’un qui ne ressent plus jamais de jalousie. Il me paraît plus utile de pouvoir ralentir suffisamment pour distinguer plusieurs choses que l’émotion mélange très vite.

Qu’est-ce que je sais réellement ? Il y a une différence considérable entre les faits et les films que l’on se fait.

Ensuite : Qu’est-ce que j’ai peur de perdre ? La relation ? Une exclusivité ? Une place particulière ? Le sentiment d’être désirable ?

Et enfin : De quoi ai-je besoin maintenant ? Une clarification avec l’autre ? Une limite dans la relation ? Davantage de sécurité ? Ou un travail plus personnel sur une peur qui se répète quelle que soit la personne avec laquelle je suis ?

Les réponses ne sont forcément pas les mêmes. Et c’est précisément pourquoi « travailler sa jalousie » ne consiste pas uniquement à apprendre à se calmer.

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Parler de jalousie sans transformer l’autre en accusé

Dans le couple, la manière dont la jalousie est exprimée change énormément ce qui peut ensuite se passer.

Je remarque que cette situation me rend très insécure et j’aimerais qu’on en parle n’ouvre pas la même conversation que Je sais très bien ce que tu essaies de faire avec elle. 

Dans le premier cas, une expérience subjective peut être mise en commun. Dans le second, l’interprétation est déjà devenue un verdict.

Cela ne veut pas dire qu’il faut parler gentiment de tout ou renoncer à poser des limites. Lorsque la confiance a réellement été abîmée, il faut aussi pouvoir nommer les faits et dire ce que l’on n’accepte pas.

La thérapie de couple peut alors permettre de distinguer ce qui relève des peurs individuelles, ce qui appartient à l’histoire du couple et ce qui doit réellement être réparé dans la relation.

Découvrir comment se déroule une thérapie de couple.

En thérapie : ne pas supprimer la jalousie, mais comprendre ce qui la rend si puissante

Lorsqu’une personne vient travailler cette question en thérapie, je ne cherche pas à lui expliquer qu’elle ne devrait pas être jalouse. Ce serait assez peu utile, et ce qui m’intéresse davantage est ce qui se passe juste avant.

Quelle situation déclenche l’alarme ? Quelle interprétation apparaît immédiatement ? Quelle peur suit ? Et surtout, qu’est-ce que la personne fait ensuite pour essayer de retrouver de la sécurité ?

Chez l’un, ce sera le contrôle, chez l’autre, des questions répétées, et chez un autre encore, une colère qui évite d’avoir à montrer combien il s’est senti vulnérable.

Il peut alors devenir possible de différencier peu à peu l’émotion, l’histoire que nous construisons autour d’elle et la manière dont nous choisissons d’agir.

Parfois, le travail nous conduit davantage vers l’estime de soi : cette impression persistante que l’autre pourrait toujours trouver quelqu’un de plus intéressant, plus séduisant, plus brillant ou simplement mieux. Dans ce cas, chercher sans cesse des garanties auprès du partenaire ne suffit généralement pas, puisque la difficulté concerne aussi le regard que l’on porte sur soi.

Si cette question vous concerne particulièrement, vous pouvez poursuivre avec mon ebook L’estime de soi : la racine cachée de vos difficultés, conçu comme un travail guidé pour comprendre ce qui fragilise ce sentiment de valeur et commencer à le renforcer.

Comprendre ce que la jalousie vient toucher

La jalousie ne contient donc pas toujours un message caché extraordinairement profond.

Parfois, elle dit simplement que cette relation compte pour moi et que j’ai peur de la perdre.

À d’autres moments, elle révèle quelque chose de plus ancien ou de plus personnel, comme la difficulté à croire que l’on puisse être choisi, une comparaison incessante, un sentiment d’insuffisance ou une peur très ancienne d’être remplacé.

Et parfois encore, ce que nous appelons jalousie est surtout de l’envie : quelqu’un vient nous rappeler, sans le savoir, quelque chose que nous aimerions davantage vivre nous-mêmes.

La comprendre ne consiste pas à lui obéir. Mais il est souvent plus utile de savoir pourquoi elle apparaît que de passer son temps à se reprocher de la ressentir.

Lorsque la jalousie prend beaucoup de place, qu’elle revient d’une relation à l’autre ou entraîne des comportements dont vous ne voulez plus, un travail thérapeutique peut permettre de comprendre ce qui la déclenche et ce que vous essayez de protéger lorsqu’elle apparaît.

Découvrir la psychothérapie individuelle / Prendre rendez-vous pour une séance en visio ou au cabinet de Giat.

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